Le platinotype (1880 - aujourd'hui)

Historique

Dans leur quête pour trouver le procédé photographique idéal, les photo chimistes ont essayé une multitude de sels métalliques. Le procédé qui utilise les sels de platine a connu une certaine vogue entre 1880 et 1914, mais le prix élevé atteint par ce métal, après la première guerre mondiale en limita l’usage, au grand regret d’une foule de photographes qui déplorèrent sa disparition. On tenta, un court moment, de remplacer le platine, devenu trop coûteux, par le palladium, mais ce métal suivit le sort du premier, et la fabrication des matériaux commerciaux cessa#.
Présent naturellement dans la nature, le platine et les alliages de platine étaient connus depuis longtemps. Ce métal était utilisé par les indiens pré-colombiens, et la première référence européenne apparut en 1557 dans les écrits de l'humaniste italien Julius Caesar Scaliger (1484-1558) qui le décrivit comme un métal mystérieux que l'on trouve dans les mines entre Darién (Panama) et Mexico.
Le platine fut découvert dans les colonies espagnoles du nouveau monde par les astronomes Antonio de Ulloa et don Jorge Juan y Santacilia (1713-1773), qui tous deux avaient été appointés par le roi Philippe V d'Espagne pour rejoindre une expédition géographique au Pérou qui dura de 1735-1745.
Les espagnols baptisaient ce métal blanc, nouvellement découvert, du nom « platina », un diminutif, quelque peu péjoratif, de « plata »: argent. A cette époque, le platine était considérée comme étant un métal sans valeur, une impureté trouvée dans les dépôt aurifères.

Ce n’est qu’à la fin du 18ième siècle que les hommes de science commençaient à réaliser les qualités uniques de ce métal noble rare.
En 1779, le suédois Torbern Olof Bergman déclarait, pour la première fois publiquement, que le platine était en effet un métal distinct. Il proposait également un nouveau symbole alchimique basé sur la combinaison des symboles utilisés pour l’or et pour l’argent (OO), ainsi que le nom « platine » au lieu de platina, utilisé jusqu’alors.

Nous savons maintenant que le platine est un élément chimique du tableau périodique, de symbole Pt et de numéro atomique 78.

Le français Nicolas de l’Isle (1723 - 1780) était la première personne à mettre au point un procédé de raffinage du platine brut en une forme malléable et utilisable. Cette méthode est toujours à la base du raffinage moderne du platine.
Le comte Karl Heinrich von Sichingen était, en 1787, le premier homme de science à produire du chloroplatinite de potassium, l’ingrédient de base du procédé platinotypie utilisé par William Willis, l’inventeur du procédé.
Une société anglaise, Johnson Matthey, fondée en 1817, commençait le raffinage commercial du platine. En 1851, cette firme était devenue le fabricant le plus important du monde du métal platine, une position qu’elle tient toujours à ce jour.
Concernant les recherches scientifiques dans le domaine de la photographie, Ferdinand Gehlen, en 1830, explorait les actions et effets des rayons lumineux sur le platine. Il découvrait, qu’une solution de chlorure de platine, exposée à la lumière, en premier lieu jaunissait et, éventuellement, formait un précipité de platine métallique#.

En 1831, Johan Wolfgang Döbereiner observait que le métal platine n’était que légèrement affecté par l’action de la lumière et concluait qu’une autre substance devrait lui être ajouté afin d’augmenter sa sensibilité à la lumière.
Après avoir essayé plusieurs substances, il choisissait l’oxalate ferrique.

Lorsqu’il combinait l’oxalate ferrique et le chlorure de platine et qu’il exposait le mélange à la lumière, il observait qu’un précipité de platine métallique était formé. Cette combinaison est toujours à la base de la platinotypie moderne.
Vers 1832, Sir John Herschel découvrait que la sensibilité à la lumière du platine se trouvait vers la partie violette du spectre.
Robert Hunt (1807 – 1887), dans ses « Researches on Light », signalait ses propres expériences vers 1844 et semble être la première personne à avoir utilisé le platine pour faire des tirages. Il ne parvenait malheureusement pas à rendre ses images permanents#. Hunt était membre fondateur du Royal Photographic Society#.
A cause de ces insuccès, la recherche scientifique concernant l’utilisation en photographie du platine s’était fortement tassée.
L’argent, plus sensible à la lumière, lui était préféré, malgré le fait que l’argent soit hautement susceptible à la détérioration causée par les polluants atmosphériques, principalement le soufre.
Il était, à cette époque, bien connu que le platine est pratiquement indestructible et n’est attaqué que par une solution chauffée d’aqua regia (acide nitrique + acide sulfurique).
La relation entre les métaux nobles or et platine encourageait certains chercheurs à réfléchir sur la possibilité de trouver une formule de virage au platine des émulsions argentiques en vogue comme on avait fait précédemment avec le virage à l’or.
En 1856 le Français de Carranza publiait une formule de virage au platine dans « La Lumière » et, la même année, C. Poupat publiait une formule pour le virage du papier albuminé à l’aide chloroplatinite
Un an après, Baldus décrivait une formule de virage de tirages à l’albumine à l’aide de chlorure de platine au lieu de chlorure d’or.
En 1859, Gwenthlian commentait ses expériences de virages au platine et mettait l’accent sur le fait qu’un virage alcalin produit des couleurs brunes chaudes et un virage acide, des couleurs froides bleuâtres#. Dans la même année, C.J.Burnett était le premier à montrer une expérience avec du chloroplatinate de sodium et était également le premier à exposer des tirages au palladium.

A la fin des années 1850 le procédé argentique et son virage à l’or avait estompé l’idée d’un procédé au platine universel et on devait attendre les années 1870 et 1880 pour voir apparaître un procédé de tirage au platine viable.
Le besoin persistant d’un procédé stable incitait William Willis à continuer les recherches concernant le platine, comme matériau sensible à la lumière, recherches qui aboutissaient à l’invention du procédé platinotype en 1873.
Entre 1873 et 1880, Willis déposait trois brevets. Ces brevets ont été republiés dans l’ouvrage de Luis Nadeau#.
Les premiers papiers au platine fabriqués d’après les données de Willis furent mise en vente en 1881 par la « Platinotype Company » que Willis avait fondé en 1879.
Après la création de la Platinotype Company, d¹autres firmes commençaient la production du papier platine dans différents tons et surfaces. Dans son manuel d’instruction, Warren# citait que Willis & Clements de Philadelphie, la compagnie sœur de la Platinotype Company, vendait du papier platine en trois surfaces: AA, un papier lisse, BB, un papier semi-matte et CC, un papier rugueux.
Warren donnait également les prix  du papier platine commercial en 1899:

12 feuilles en 4x5 inch =  $ 0,45;

12 feuilles en 8x10 inch = $1,70:

12 feuilles en 11x14 inch = $3,40.
Deux officiers de l’armée autrichienne, le Capitaine Giuseppe Pizzigheli et le Baron Arthur von Hübl devaient, en 1887, transformer les méthodes de Willis et montrer aux photographes comment sensibiliser soi-même le papier au platine au grand dam de la Platinotype Company. Ils publiaient leur trouvailles en 1882#.
Le développement du papier platine d’ Eastman Kodak semble avoir connu son propre parcours à obstacles. Le papier « Eastman¹s Platinum Paper » était annoncé en 1901, mais ne semble pas avoir été distribué. Dans la littérature Kodak on décrivait entre 1901 et 1910 l’existence du papier « Eastman¹s Water Developed Platinum Paper ».

Autour de 1906, Kodak essayait, sans succès, d¹acheter la société Willis & Clements. Par contre, la firme de Joseph di Nunzio, produisant le papier « Angelo », était acheté par Kodak en 1906. En juillet 1909 enfin, Eastman Kodak introduisait son papier « Etching Sepia Platinum Paper ».
Le tirage au platine a connu un succès foudroyant depuis l’introduction en 1881 du papier platine de Willis et Clements. En Angleterre, la Platinotype Company commercialisait du papier platine jusqu’à la fin des années 1930. A l’exposition de la « Photographic Society » de Londres en 1894, quasi la moitié des photos exposées étaient des platinotypies.
Les années du début de la popularisation du procédé platinotype coïncidait avec la période de l’apparition de sociétés importantes en Europe. En 1891 l’important « Club der Amateur-Photographer » voyait la lumière à Vienne. Il organisait la première exposition internationale de photographie où les photos étaient exclusivement considérées comme étant des oeuvres d’art.

En 1892 de nombreux photographes Anglais se distanciaient de la Royal Photographic Society (R.P.S.) et formaient le «Brotherhood of the Linked Ring » dans lequel une élite de photographes amateurs se retrouvait avec comme objectif la formation des fondements de la photographie pure ainsi que les techniques pour y parvenir. Il y avait un consensus pour quitter la photographie argentique et d’appliquer des procédés historiques nobles. Le platine, le palladium et le charbon étaient populaires ainsi que la renaissance d’autres procédés anciens basés sur la gélatine et la gomme bichromaté.

En 1890, Alfred Stieglitz (1864-1946) quittait l’Europe pour l’Amérique et y devenait le champion de la photographie Américaine par ses conférences et ses démonstrations. En 1892, Stieglitz se faisait le porte-parole de la "Photosecession" par la publication "Camerawork" (1903-17), l’organe officiel du mouvement qui, avec ses photogravures de haute qualité, devenait le nouvel étalon pour les publications photographique.

Le premier numéro de Camerawork était dédié à Gertrude Käsebier (1853-1934) et ses tirages au platine, ses gommes-platines et gommes bichromatées.

Le deuxième numéro montrait l’œuvre d’Edward Steichen (1879-1973). Frederick Evans (1853-1943), le photographe le plus connu et le plus populaire était surtout célèbre pour ses tirages au platine d’intérieurs d’églises et ses paysages. Il était aussi le premier photographe Anglais publié par Stieglitz dans Camerawork en 1903.

En France, Robert Demachy (1859-1937) se spécialisait en gomme bichromatée. Le photographe Belge Leonard Missonne (1870-1943) avec ses tirages à l’huile, était également une figure remarquable de cette époque .

Les sources principales du platine se situent en Russie, en Amérique du Sud, en Australie et au Canada. Sous les meilleurs des circonstances économiques, les sels de platine ont toujours été onéreux.
A l’époque ou Willis inventa le procédé, le platine fut un métal relativement bon marché, mais vers 1906, sa valeur avait fort augmenté, ce qu’elle continue de faire depuis. En 1907, le coût du platine était 52 fois plus cher que l’argent.
Comme le prix des métaux précieux croît en disproportion durant les temps de guerre, le prix du platine avait, vers 1915, évolué dans de telles proportions qu’il devenait économiquement impossible de fabriquer du papier pré sensibilisé au platine. Eastman Kodak, comme la plupart des autres fabricants, arrêta la production du papier au platine en 1916.
Le métal palladium qui avait été proposé comme l’ingrédient destiné à remplacer le platine, dont le prix était devenu exorbitant, a une origine et une histoire, très étroitement liées à celles du platine et des autres platinoïdes. W. H. Wollaston, un chimiste britannique, a découvert le palladium en 1803 et lui attribua son nom actuel en référence à l'astéroïde « pallas » découverte peu de temps auparavant et à la déesse grecque de la sagesse « Pallas » . Le palladium est un élément chimique, de symbole Pd et de numéro atomique 46.

La production de platinoïdes requiert des techniques de transformation très complexes qui ne sont devenues réalisables qu'à la fin du XIXème siècle. L’emploi du palladium comme substitut au platine dans les applications photographiques n’a pas duré longtemps et le procédé tomba en désuétude.
A cause de la rareté des métaux précieux Willis avait envisagé d’offrir un papier alternatif utilisant des sels d’argent qu’il baptisait du nom de « Satista » et qui en réalité était un papier Kallitype enrichi de platine.

Comme l’argent a une réponse différente à l’action de la lumière, les tirages argentiques ont également une apparence différente et le grand photographe Frederick Evans, un des tireurs au platine parmi les plus respectés, quittait la photographie.
Après la guerre Alfred Stieglitz fut la figure de proue veillant à la résurrection des procédés au platine et au palladium. Le platine était également le choix de ses jeunes protégés, Paul Strand et Clarence White.
Comme professeur professionnel de photographie, Clarence White avait comme élèves Laura Gilpin et Doris Ulmann. Il publia en outre un périodique du nom "The Platinum Print".
Malgré le fait que le platine était à nouveau disponible après la Première Guerre Mondiale, son prix restait extrêmement élevé. Edward Weston utilisait des papiers au platine et au palladium quand il pouvait se les permettre. Dans ces « Daybooks », Weston# confiait que, parfois, il se privait de manger pendant un jour afin de pouvoir imprimer un tirage au platine.
Petit à petit la pratique du procédé au platine tombait en désuétude, non seulement à cause de la relative rareté des métaux de base mais aussi à cause de l’apparition d’autres formes artistiques, des appareils de prise vue plus maniables, des films de moyen et petit format et de l’orientation de la photographie créative vers des domaines plus sociaux du reportage et du réalisme.
Dans les décades récentes et avec l’appréciation universelle du médium photographie comme forme artistique et sa valeur croissante comme investissement par des collectionneurs, le platine a retrouvé sa renaissance parmi les photographes créateurs.
Le palladium, moins onéreux que le platine était utilisé afin d’obtenir des images plus chaudes, virant vers le sépia. Un autre métal, l’iridium, a été utilisé par Irving Penn afin d’obtenir des noirs encore plus profonds.

Le mouvement de la photographie alternative

Avec les mouvements contestataires de l’année 1969 coïncide l’intérêt marqué par certains photographes pour quitter les sentiers balisés de la photographie traditionnelle en adoptant des méthodes de travail et des matériaux peu usuels pour l’époque.
Des méthodes de sensibilisation manuelle sur des supports non émulsionnés ouvraient le chemin vers l’adoption de techniques photographiques archaïques ou oubliées telles que la gomme bichromatée, les techniques de photogravure, le procédé au platine/palladium et autres.
A l’opposée, l’utilisation de l’ordinateur digital comme moyen d’expression artistique en combinaison ou en opposition avec le médium photographie préfigurait la révolution digitale par la vitesse extraordinaire des manipulations des données et des combinaisons de signes, de chiffres, et de caractères, rendues possibles par cet outil magique#.
Un nouvel intérêt pour l’histoire de la photographie dans les universités américaines, donnait naissance à une multitude d’initiatives concernant les procédés, alternatifs au procédé argentique traditionnel. De nombreux textes historiques importants étaient réimprimés en fac-similé par des éditeurs prestigieux, ce qui mettait l’accent sur les qualités de beauté et de stabilité d’anciens procédés.
En 1979, William Crawford publiait son livre « Keepers of Light »# qui, aujourd’hui encore, et lu et relu par des photographes en quête d’informations concernant les procédés photographiques historiques.
En Europe, le monde de la photographie créative découvrait les techniques de conservation du tirage baryté, émulsion par excellence pour des tirages de prestige, tout en s’éloignant des émulsions plastifiées qui avaient été imposées sur le marché commercial.
En 1988 une émulsion pré sensibilisée au sels de platine et de palladium, le papier « Palladio » était crée à Boston. Après un départ prometteur, la commercialisation du Palladio était freiné par un marché assez pointu ainsi que par la disproportion entre son prix et celui des matériaux achetés en kit ou en vrac. Le Palladio disparaissait du marché commercial vers 1998.

Il y a quelques années, les travaux de recherche de Pizzigheli, entrepris à la fin des années 1880, furent affinés et élaborés en Grande Bretagne par Michael Ware et Pradip Malde. Plus récent encore, l’Américain Dick Sullivan a condensé tous les procédés à noircissement direct et en a distillé un procédé simple qu’il a baptisé du nom de « ziatype » 
Le souci pour la pérennité de l’image photographique et la réaction envers la photographie digitale envahissante ou, d’un simple clic de multiples tirages peuvent être exécutés, a favorisé la redécouverte des procédés historiques manuels à stabilité exemplaire tels que le procédé au charbon et le procédé au platine/palladium.

Dans la dernière décennie un nombre important de livres techniques sur la pratique des procédés alternatifs ont vu le jour# et quelques firmes spécialisés offrent à nouveau les ingrédients nécessaires à la pratique des procédés alternatifs en général et du platinotype en particulier. « The World Journal of Post-Factory Photography », Judy Seigel, editor, New-York, n° 1 à 9, édité de 1998 à 2004 est une publication bi-annuelle unique au monde, rassemblant des articles sur les procédés photographiques alternatifs écrits par des auteurs praticiens contemporains.

APIS (Alternative Photography International Symposium) est sans conteste la plus grande manifestation mondiale annuelle réunissant des photographes spécialisés dans les procédés alternatifs et les techniques apparentés. Depuis 1997 APIS est organisé alternativement en Europe et aux Etats-Unis grâce à l’initiative de l’Américain Richard Sullivan et de l’Anglais Terry King.
Le même Richard Sullivan œuvre à la mise en route d’un Centre pour l’histoire et la technologie photographique qui sera installé à Santa Fe, New Mexico. Dr Dusan Stulik senior scientist au Getty Conservation Institute fait des études et recherches concernant les procédés photographiques dont la composition chimique de tirages au platine historiques examinés en XRF.
En 2002, Lyle Rexer, un historien et critique photographique New-Yorkais publie «Photography’s Antiquarian Avant-Garde » un aperçu du mouvement alternatif et du travail d’une soixantaine d’artistes internationaux pratiquant les procédés photographiques historiques.

Des galeries d’art spécialisés ont vu le jour. La « John Stevenson Gallery » à New York est probablement la galerie d’art privé possédant la plus somptueuse collection de platinotypes au monde. Plus près de nous « Atelier pH7 » à Bruxelles est une galerie d'art expérimentale Européenne dédiée aux procédés photographiques nobles et assimilés active depuis 1998.
C’est grâce à un nombre croissant d’artistes contemporains, au guidages académiques à travers le monde et aux multiples stages de formation sur le plan mondial que la pratique du procédé platine prend de plus en plus d’ampleur.
Actuellement, l’emploi de l’Internet permet de facilement se fournir en produits et matériaux spécifiques, ainsi de se renseigner sur les derniers raffinements du domaine concerné grâce à des sites web et des listes et forums spécialisés.